
Agriculture, eau et environnement : une « loi d’urgence » ne peut pas se traduire par un recul de la protection environnementale et donc de la santé des consommateurs
Les agriculteurs français traversent une période de crise profonde. Face à la signature du traité de libre-échange avec le Mercosur, aux mauvaises gestions des crises sanitaires, à la baisse de leurs revenus et aux effets accélérés du changement climatique, leur colère est compréhensible et légitime.
Mais comment comprendre que la réponse gouvernementale à ces difficultés prenne la forme d’un assouplissement des normes environnementales et sanitaires ? C’est pourtant ce que laisse entrevoir le tweet du Premier ministre annonçant une future « loi d’urgence agricole », évoquant notamment la levée des contraintes sur la consommation d’eau et la modification du cadre réglementaire sur les nitrates.
L’UFC-Que Choisir, défenseure des consommateurs et de leur santé, ne peut que déplorer et condamner ces choix. Revenir sur les objectifs de réduction des pollutions chimiques dans les sols et dans les ressources en eau, ou faciliter la construction de méga-bassines, c’est, dans les faits, privatiser l’eau au profit de quelques-uns au détriment de l’intérêt général.
OUI à la solidarité avec les agriculteurs – NON à la protection environnementale sacrifiée
L’UFC-Que Choisir soutient depuis longtemps les produits locaux et de qualité. Elle appelle à corriger les distorsions de concurrence induites par le Mercosur, et à soutenir financièrement les éleveurs touchés par des crises comme la dermatose nodulaire.
Mais favoriser les projets hydrauliques — notamment les bassines — ne peut se faire au détriment de la protection de l’environnement et de la biodiversité, qui sont des alliés indispensables à une agriculture durable.
Si des projets d’infrastructures hydrauliques doivent être financés — et à plus de 75 % par des fonds publics —, ils doivent bénéficier à tous les agriculteurs, et non à une poignée. Et cela doit s’appuyer sur des études sérieuses. Car l’eau est un bien commun, pas une ressource à privatiser.
Les réglementations environnementales ne sont pas la cause des difficultés agricoles
Il est faux de présenter les normes écologiques comme responsables des crises du secteur. Au contraire : elles visent à protéger les sols, les eaux, la biodiversité — et donc la pérennité même de l’agriculture.
Nous ne pouvons pas soutenir une agriculture qui chercherait à augmenter ses rendements en utilisant encore plus de pesticides de synthèse et d’engrais, et donc en augmentant les nitrates dans les sols et dans l’eau. Or, c’est précisément ce que semble vouloir autoriser cette future loi.
Rappelons que la France, comme d’autres pays, s’est engagée dans le cadre de l’Agenda 2030 à ne pas dépasser les limites planétaires. Et l’étude scientifique est claire : la limite planétaire pour l’azote (contenu dans les nitrates et engrais) est largement dépassée. Le seuil acceptable est de 62 millions de tonnes d’azote rejetées par an. Nous en sommes à 150 millions. L’impact sur l’environnement et la santé humaine est déjà visible — et cette loi risque de l’aggraver.
Nourrir la population : une mission noble, mais pas à n’importe quel prix
Nos agriculteurs méritent d’être encouragés, soutenus, remerciés. Mais pourquoi cela devrait-il se faire au mépris de leur propre santé, de celle de leurs familles, et de celle des consommateurs qu’ils nourrissent ?
Les produits chimiques utilisés dans les champs se retrouvent dans nos aliments, nos sols, nos eaux, notre air — et impactent la faune et la flore. Pourquoi continuer à encourager un modèle productiviste et polluant, alors que les collectivités locales doivent déjà investir des millions pour dépolluer l’eau avant de la distribuer ?
C’est un cercle vicieux : plus on utilise de pesticides et d’engrais, plus les eaux sont contaminées, plus les communes doivent investir et plus les factures d’eau augmentent. Dans un contexte de pouvoir d’achat déjà très contraint, cela pèsera sur tous les ménages et en particulier les plus pauvres.
Et les petites collectivités ? Comment feront-elles ? Où est le principe « pollueur-payeur » ?
Une méconnaissance des réalités institutionnelles
Il est surprenant et inquiétant de voir le gouvernement suggérer que les agriculteurs doivent être « plus présents » dans les instances de gestion de l’eau. Ils y sont déjà, à tous les niveaux : départementaux, régionaux, dans les comités de bassin.
Et prétendre que tous les documents existants sur le partage de l’eau doivent être « revus » est une injure à tous ceux — services de l’État, préfets, experts, collectivités — qui ont travaillé à leur élaboration. Est-on en train de dire que seuls certains syndicats agricoles savent ce qu’il faut faire ? C’est un mépris total pour l’ensemble des acteurs du secteur.
Les consommateurs ne sont pas contre les agriculteurs — mais contre le recul de la protection environnementale
Nous sommes conscients des difficultés de la profession. Nous ne demandons pas de laisser les agriculteurs sans revenus. Au contraire : nous plaidons pour des paiements pour services environnementaux (PSE), et pour que les fabricants de produits phytosanitaires contribuent réellement, via une Responsabilité Élargie du Producteur (REP) pour les pesticides.
Mais aujourd’hui, nous n’avons pas les mêmes moyens de pression que certains syndicats. Nous avons seulement notre voix que nous utilisons pour dire : non à une loi d’urgence qui sacrifie l’environnement, la santé publique et l’eau, bien commun, au nom d’un modèle agricole dépassé.




